La Corse au poteau

                                                               

Dans son livre La France des minorités publié en 1965, Paul Sérant écrit : "Les Corses sont sans doute la seule ethnie contre laquelle les Français ont parfois porté des accusations comparables à celles que les antisémites portent contre les Juifs."
Depuis 1769, nous sommes paresseux, traîtres, lâches, mouchards, délateurs, parasites, incultes, sauvages, criminels, assassins, mafieux, etc. Il faut donc nous mettre au poteau et nous rayer de la carte. Voici la "pensée" du colonel Alexandre de Roux, "pacificateur" du Niolu en 1774 : "On espère que le mois ne se finira qu'on ne soit venu à bout de détruire entièrement cette race".
Comme ce fut un fiasco, au moment de la Première Guerre mondiale, on ne perd pas de temps. Le 5 août 1914 les quatre bataillons du 173e Régiment d'Infanterie sont embarqués à Ajaccio à destination de Marseille. Le 20 août les hommes sont engagés dans la Bataille de Dieuze. Au total, ce sont cinquante mille Corses, nos enfants, qui iront dans les tranchées sous le commandement d'officiers aussi incompétents qu'inhumains.
Il y aura douze mille morts. Il y aura dix-huit mille blessés. Il y aura le deuil irréparable des mères, des pères, des veuves, des filles, des fils. Voilà le bilan ignoble de "l'horrible boucherie" selon le cri de Sa Sainteté Benoît XV. Des décennies durant, dans nombre de nos villages, la procession du 15 août sera appelée procession des veuves.
Les soldats corses n'étaient permissionnaires que tous les six mois (au lieu de trois ou quatre mois pour les autres soldats). Très vite le délai a même été porté à un an ! Etait-ce à cause de la différence ethnique ?
Des anciens, réchappés de ce conflit atroce, ont relaté des choses terribles, le soir à la veillée, pour qu'on ne voie pas leurs larmes. Mais leur voix altérée trahissait leur émotion. Comme on imputait aux Corses les défaites, les médecins militaires refusaient de soigner ceux appartenant au 173e. Aussi les blessés, quand ils en avaient la force, arrachaient-ils les insignes de leur Régiment pour ne pas être identifiés. Vous ne lirez cela dans aucun livre d'Histoire. Nous l'avons lu sur les lèvres des témoins oculaires.
Dans un texte publié en 2000 dans Le Monde, Michel Rocard, ancien Premier ministre, écrit : "Pendant la guerre de 14-18, on a mobilisé en Corse, ce qu'on n'a jamais osé faire sur le continent, jusqu'aux pères de six enfants (…) de ce fait, en 1919, il n'y avait pratiquement en Corse plus d'hommes valides pour reprendre les exploitations agricoles".
C'est un pan entier du peuple corse qui a été sacrifié, "détruit". Cela veut dire le peuple des campagnes, la masse des illettrés. Les notables, leurs fils, les "Seigneurs" n'ont pas risqué leur vie. Leur peau est trop précieuse pour le maintien des privilèges.
À la suite des épithètes que nous valent les appréciations du goût français, nous avons maintenant celle de racistes. Ainsi, lors du récent accord SNCM- STC, le ministre Devedjian éructe : "Il s'agit d'un accord ethnique scandaleux (…). Le concept juridique de Corse n'existe pas en droit, sauf à retomber dans la mécanique juridique de la définition du statut de juifs sous l'Occupation". Il nous manquait le sceau de la pire infamie : racistes. C'est accompli.
De Corse, aucun juif n'est parti pour les camps allemands. Sachez, éphémère ministre Devedjian, que depuis la nuit des temps, la Corse est hospitalière. Vous voulez nous faire disparaître ?
Renseignez-vous auprès du sinistre Papon, ministre de votre parti, aux ordres de Vichy comme pourvoyeur de nourrissons pour la chambre à gaz, préfet du massacre de Charonne, de l'hécatombe des Algériens dans la cour de la préfecture de police de Paris, au cœur de votre Etat colbertiste, régalien, celui du Code noir, de la révocation de l'Edit de Nantes, de l'apartheid.
Vous invoquez le Droit ? Mais la loi n'est pas le Droit. La loi relève d'un Etat. Nous espérons que la loi de Pétain n'est pas la même que celle de Chirac. Le Droit appartient à la volonté universelle de l'Humanité depuis la nuit des temps. Votre loi n'a pas le pouvoir de le modifier. Ce Droit est imprescriptible.
Hier comme aujourd'hui, à l'instar de Maria Gentile défiant le bourreau français, la Corse, Nation sans Etat, est une Antigone
face à l'Etat-Créon.

 
RINATU COTI